dans l’univers de Richard Brautigan

je me suis laissé à écrire quelques nouvelles, il y a longtemps (entre 1988 et 1990), à la manière de Richard Brautigan : la formule consacrée, dans ce cas-là, est “je ne lui arrive pas à la cheville”, mais, réaliste, je vise plutôt le doigt de pied (le petit), et je me contenterai de l’ongle …
puisque le niveau littéraire est si faible, pourquoi les publier ?
parce que cela me donne l’occasion de parler de Richard Brautigan,
dont je vous conseille de lire tous les livres, surtout les recueils de nouvelles, prodigieux, comme la pêche à la truite (…) et Tokyo Montana Express (un vrai chef-d’oeuvre dont il n’est pas possible de se lasser),

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et aussi son unique polar, un privé à Babylone …

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Ces nouvelles très courtes sont inspirées par le style de textes, courts, de Tokyo Montana Express,

Femme sur fond blanc
Depuis toujours je cherche un moyen pour utiliser agréablement le peu de vie que depuis ma naissance il me reste à me promener. Sans travailler, c’est pas con mais dur à réaliser. Un jour j’ai pris une photo, par hasard, une photo normale, une femme sur un fond blanc. La femme était plutôt bien et le fond pas mal non plus. Cette photo a eu beaucoup de succès, sans que je comprenne bien pourquoi.
Je l’ai appelée femme sur fond blanc.
Et savoir pourquoi je m’en moque : elle a fait la une d’un tas de magazines, elle a été tirée -la photo, après la pose font ce que veulent tous les modèles- sur des affiches, des posters, des cartes postale, même sur des tee-shirts et sur des calendriers, elle m’a rapporté beaucoup de sous alors depuis je me promène, j’utilise agréablement le peu de vie que depuis ma naissance il me reste à exploiter le filon.
Je décline les couleurs, femme sur fond jaune, femme sur fond vert, femme sur fond violet, femme sur fond bleu … et il y en a toujours à crier au génie, toutes ont pareillement de succès. Je devrais remercier les femmes, mais non : c’est au blanc que je dois tout.
© Pierre-Brice Lebrun

Un jour je mangeais
Un jour je mangeais avec des amis et l’un deux -je me souviens, c’était un plat indien- a raconté qu’il avait le matin même été abordé par un homme-sandwich qui distribuait des tracts.
Pourquoi il a raconté ça je l’ignore, mais il l’a fait.
D’ailleurs il n’était pas mon ami, pas plus que ne l’étaient les autres convives. Moi j’ai pouffé et ce faisant je me suis étranglé. J’ai toussé et opté pour une teinte des plus rouges.
Ils s’attendaient à ce qu’ainsi je sorte quelque chose d’hilarant, je riais et eux me regardaient dans l’expectative
en souriant.
À cette heure-ci je préfère, ai-je dit, un homme-tract qui distribuerait des sandwiches.
Et j’ai fait un bide.
© Pierre-Brice Lebrun

La grenouille et le héros
Je marchais d’un bon pas normal sur le bord de la route, pour tout dire je revenais de la gare. J’ai vu une grenouille. Une petite grenouille qui serait peut-être devenue princesse si je l’avais embrassée mais moi il faut que je sois clair, les grenouilles, les embrasser n’est pas dans mon habitude. Elle se hissait sur le trottoir.
À deux cents mètres il y a un étang bordé de marécages, je me suis dit c’est de là qu’elle vient. Deux cents mètres ! Pour une grenouille, sûrement que ça représente une trotte. J’ai rigolé parce que j’ai pensé qu’elle voulait se sortir du caniveau, qu’elle pustulait à un poste plus élevé. Et j’ai continué ma route.
Le lendemain dans le métro j’ai séparé deux femmes qui comme des chiffonniers d’hier se foutaient dans la gueule des mandales et leurs poings serrés.
Après qu’elles se soient calmées grâce à mon intervention je me suis assis sur un strapontin pour lire.
En fait je ne lisais pas, je me donnais une contenance, style décontracté, je surprenais les regards de voyageuses admiratives et de voyageurs jaloux.
La rame a continué son trajet et moi mon voyage, des gens sont descendus, d’autres sont montés, ce qui fait qu’après une dizaine de stations plus aucun des passagers n’avait assisté à la bagarre, je n’étais pour eux pas un héros mais dans ma tête si.
Je me suis senti aussi petit et déprimé que la grenouille.
Deux cents mètres ! Et encore deux cents pour rentrer …
Aucune de ses congénères n’a pu la voir grimper sur mon trottoir, moment intense, aucune de ses congénères n’a pu l’admirer, peut-être même -sûrement, une grenouille c’est très con- qu’elles coassent et s’en foutent.
Dur d’être une grenouille ! Dur d’être un héros !
© Pierre-Brice Lebrun

Un couteau qui se pose
à la mémoire d’un fils de probable quincaillier …
Ils se sont attablés en face de moi : je n’avais rien demandé mais je n’ai pas pu ne pas les regarder tellement bizarres ils m’ont semblé. J’étais assis aussi en face d’une crêpe à la saucisse que j’observais pareillement pour découvrir comment au mieux la découper. Il s’agissait de deux parents bien mis, propres sur eux, qui empêchaient un gamin de poser son coude ses doigts et ses pieds : à se demander à quoi ça servait qu’ils l’en aient doté. Lui, interdit, ne savait plus comment ne pas bouger pour être sage : ne rien faire pour bien faire n’est pas si facile qu’il y paraît. On ne l’entendait pas tandis que retentissaient dans la crêperie les ablutions pédagogiques de ses attentionnés parents : pose ton couteau a dit soudain son père, sérieux comme un quincaillier, un couteau ça se pose ! Épaté par tant de sens pratique j’ai décidé de laisser ma crêpe tranquille et de relâcher la saucisse qu’elle contenait : une saucisse c’est comme la vie d’un fils de probable quincaillier, ça s’apprécie en liberté.
© Pierre-Brice Lebrun