Napoléon le Petit

Que peut-il ? Tout.
Qu’a-t-il fait ? Rien.
Avec cette pleine puissance,
en huit mois un homme de génie
eût changé la face de la France,
de l’Europe peut-être.
Seulement voilà,
il a pris la France et n’en sait rien faire.
Dieu sait pourtant que le Président se démène :
il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ;
ne pouvant créer, il décrète ;
il cherche à donner le change sur sa nullité ;
c’est le mouvement perpétuel ;
mais, hélas ! Cette roue tourne à vide.

L’homme qui, après sa prise du pouvoir
a épousé une princesse étrangère
est un carriériste avantageux.
Il aime la gloriole, les paillettes,
les grands mots, ce qui sonne,
ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir.
Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort.
Il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse.
Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit
et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve énorme,
il est impossible que l’esprit
n’éprouve pas quelque surprise.
On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds,
lui rit au nez, la brave, la nie, l’insulte et la bafoue !

Triste spectacle que celui du galop, à travers l’absurde,
d’un homme médiocre échappé.

Victor Hugo
extrait de Napoléon le petit (pamphlet, 1852)
éditions Hetzel (Paris), 1877
réédité parActes Sud, 2007

On croit trop souvent que ce texte concerne Napoléon Bonaparte, alors qu’il a été écrit en pour Napoléon III : né en 1802 (à Besançon), Victor Hugo n’a que peu connu le premier, défait à Waterloo le 18 juin 1815.
Élu député le 4 juin 1848 (au début de la Révolution de 1848 qui met un terme à la Monarchie et au règne de Louis-Philippe), Victor Hugo siège parmi les conservateurs et soutient la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l’Autre, qui est élu président de la République le 10 décembre 1848 : il est le premier président de la République française, le premier de la Deuxième République, et le premier aussi à s’installer à l’Élysée.
Victor Hugo rompt avec Louis-Napoléon Bonaparte et sa politique dès 1849.
Il s’exile après le coup d’État du 2 décembre 1851 qu’il condamne avec vigueur (il gagne Bruxelles en train le 11 décembre) : Louis-Napoléon Bonaparte dissout l’Assemblée nationale et se proclame Prince Président, avant de devenir Empereur un an plus tard, jour pour jour.
Victor Hugo s’installe ensuite à Jersey (août 1852), à Guernesey (octobre 1855), où il écrit Les Misérables et La légende des siècles, à Bruxelles (janvier 1865), puis de nouveau à Guernesey, où, le 16 mai 1856, il a acheté une maison avec vue sur la mer (Hauteville-House, qui aujourd’hui se visite). Il refuse l’Amnistie impériale de 1852 (S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là, in Les Châtiments, 1853), et ne rentre à Paris que le 5 septembre 1870 : la Troisième République a été proclamée le 4 septembre 1870.

Il est intéressant de retrouver aujourd’hui ce court texte, Napoléon le Petit, qui fait étrangement penser (ou c’est moins qui déconne ?) à quelqu’un d’autre …

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