Richard Bohringer

Traîne pas trop sous la pluie
Juin 2008. Je retrouve Richard Bohringer au bar du Lutetia.
Son setter irlandais, vautré sur la moquette, oblige les serveurs à déployer pour passer des trésors d’équilibre et d’imagination. Plusieurs journaux people révèlent ce matin qu’il souffre d’un cancer. Ils publient en couverture une abominable photo où il apparaît affaibli, le visage creusé, les yeux cernés : rien à voir avec le type en vie que j’ai devant moi. L’interview porte sur les voyages : il me raconte son amour de l’Afrique et du Sénégal. Son regard bleu pétille. Sa voix éraillée s’envole et se casse quand il évoque sur le trottoir sa maladie avec des mots très crus : je n’en ai plus pour très longtemps …
Août 2009. Richard Bohringer est hospitalisé après une tentative de suicide.
Dans sa chambre, il délire sous perfusion.
Le délire soulage, dit le docteur.
Vous êtes un drôle de docteur, répond l’infirmière.
Les boubous multicolores de Mama Africa s’affichent à côté des blouses blanches, l’odeur du tiep embaume les couloirs, la lumière douce et miel de l’Inde tombe sur le capitaine de tous les bateaux de la mer qui fait swinguer les dortoirs au rythme du goutte-à-goutte : fièvre, noie-moi afin que plus rien ne me pèse pendant que l’hépatite C me bouffe le foie et que le Grand aéronef, là-haut, attend qu’il soit l’heure …
Richard Bohringer rêve depuis longtemps d’ouvrir une piste à travers le Sahel : il vient avec ses mots d’en tracer une. La sienne. Elle déborde de vie, d’émotion, de musique et d’espoir : ‘faut juste pas trop la laisser traîner sous la pluie …

Traîne pas trop sous la pluie, Flammarion (09/2010), 160 pages, 15 euros

le hasard fait que j’ai interviewé deux fois Richard Bohringer, à un an d’intervalle, une fois pour Sports équestres, sur le thème du cheval (après la sortie de Pom le poulain), une fois pour Vues d’ailleurs (l’inflight de Corsairfly), sur le thème du voyage …

Richard Bohringer, l’ultime solution de la colère
in Sports équestres 12, mars 2007
avec des photos de Gaël Cotonnec

Excessif et râleur, tendre et révolté, Richard Bohringer campe un palefrenier usé dans Pom le poulain, un palefrenier revenu de tout, qui ne vit que pour ses chevaux …

Quand Richard Bohringer parle, c’est-à-dire tout le temps, on l’écoute, quand il raconte ou quand il s’emporte, c’est-à-dire souvent, même les chevaux tournent la tête, les oreilles au garde-à-vous.
Ils s’approchent, curieux, attirés par cette voix éraillée, rauque, qui réchauffe l’écurie.
On se laisse facilement emmener, captiver, capturer par ses histoires.
On revit les voyages, les cascades, on frémit avec lui dans les moments difficiles : sur le tournage de Pom, il a eu un accident grave, qui aurait pu être fatal.
Les étrilles suspendent leur vol, les mors ne sont plus mâchouillés, les selles restent à terre, plus personne ne bouge : même le chien Victor arrête de frétiller.
Elvis, un ardennais de 850 kilos qu’il montait à cru pour les besoins du film, a dérapé sur la boue, dans un virage : c’était la troisième prise, le cheval en avait marre de galoper dans ce pré détrempé sans comprendre pourquoi. Elvis, son truc, c’est le débardage : les troncs d’une tonne, il peut les remonter toute la journée du fond de la vallée, c’est son boulot, il en connaît les subtilités, mais cavaler avec un acteur sur le dos, au bout d’un moment, ça l’a énervé, alors, de l’acteur, il s’est débarrassé, juste à côté d’une énorme souche, sur laquelle il est retombé.
Richard a bien cru qu’il ne marcherait plus jamais.
Dans l’écurie, si personne ne pleure, c’est tout juste, il ne faudrait pas ajouter beaucoup de violons dans la bande-son pour que les cavaliers sortent leurs mouchoirs. Richard boitera toute sa vie, il ne pourra plus jamais monter, mais il s’est réconcilié avec Elvis, qui a eu la gentillesse de l’éviter, quand il était allongé sur sa souche : n’empêche, Elvis, après, il l’a pris à part, pour en discuter avec lui, en tête à tête, d’homme à homme.
Abandonnant son auditoire dépité, qui aimerait savoir comment s’est passé l’entretien, il salue cordialement une poule qui passe.
C’est en fait un coq, un coq bizarre, un rien efféminé, mais un coq quand même, étonné que, pour une fois, on s’intéresse à lui. Richard s’excuse de sa méprise, demande au coq de ne pas lui en vouloir, puis s’en va échanger ses impressions avec un double poney aux yeux bleus.
On ne saura jamais ce qui lui a répondu Elvis.

Richard le cow-boy
Ses premiers chevaux, il les a approchés en Camargue, quand il avait seize ou dix-sept ans, à l’époque, la Camargue était tellement sublime, avec de vrais troupeaux.
Il a appris à monter comme ça, tout seul, façon western : il travaillait comme garçon vacher chez Denis Colomb, le propriétaire du fameux Crin Blanc, que Richard a bien connu.
Il emmenait les touristes en balade, les femmes arrivaient avec des chaussures à talons, les hommes étaient déguisés, ils ne savaient pas monter, mais ils se croyaient au Far West.
La nuit, il écoutait le souffle des taureaux, il ne se lassait pas de les regarder.
C’est beau, un taureau, la nuit. Il se souvient de son cheval : il s’appelait François, il était asthmatique, tu imagines ? un cheval asthmatique !
Il se souvient aussi des étalons : les vrais patrons du troupeau, ils te regardent, comme ça, de haut, avec toutes leurs gonzesses derrières.
C’est un univers viril, tous les hommes sont cabossés, noueux, je n’ai pas vu un mec entier, là-bas, pas un poignet normal, une jambe droite, jamais !

Une douzaine d’années plus tard, il tourne dans son premier film, « La Maison », de Gérard Brach (1970), puis, bien plus tard, dans « Les Dames galantes », de Jean-Charles Tacchella (1990) : il y apprend à monter pour de vrai, avec Mario Luraschi, qui lui prête son propre cheval de voltige, Pom (je n’ai pas pu vérifier cette info, le nom du cheval de Mario Luraschi).
Richard est impressionné par son intelligence, par sa docilité, par la difficulté du travail de la main, de cette main à la fois ferme et rédemptrice. Pour lui, l’équitation, c’est un art total.
Il se souvient de la phrase de Christopher Reeves, ex-Superman, pour expliquer sa chute de cheval : j’ai dû le lâcher.

Richard l’Africain
Amoureux de l’Afrique, où il passe le plus clair de son temps, Richard Bohringer a récemment obtenu la nationalité sénégalaise. Fasciné par les chevaux, surtout après le tournage de Pom, ému par la rencontre avec les chevaux de traits et les débardeurs, il deviendra peut-être un jour Ardennais.
Il avoue, en tout cas, qu’aux fins fonds des Fagnes, où il est resté deux mois, Pom lui a apporté beaucoup, qu’elle lui a fait beaucoup de bien : oui, Pom est une pouliche, une pouliche ardennaise à qui il va arriver bien des malheurs.
Heureusement pour elle, Julien (Richard Bohringer), est là pour lui sauver la vie, en sauvant aussi, en passant, la vie de sa mère, Mirabelle dans le film (Kaissy, dans le civil, mais c’est vraiment sa mère), et en remettant sur les rails Patrick, un ado déboussolé.
Le film plaira aux plus jeunes, aux inconditionnels des chevaux, des ados déboussolés et des Ardennes.

Richard Bohringer apporte beaucoup d’émotion à cette fresque un rien naïve, en palefrenier bourru avec les hommes, limite asocial, proche des chevaux dont il s’occupe, qui se prend d’affection pour cette pauvre Pom. Il raconte qu’il était là quand elle s’est rendu compte qu’elle pouvait marcher, quand elle a compris qu’elle pouvait courir : tu la vois, elle se lève maladroitement sur les deux cotons-tiges qui lui servent de pattes, elle ressemble à une marionnette qui a les fils qui se mélangent, elle lâche la tétine, elle fait un bond, comme ça, étonnée, puis un deuxième, elle devient folle, folle d’ivresse, folle d’ivresse et de joie totale : c’est presque une leçon de vie.

Richard, l’acteur blessé
Richard Bohringer ne raconte ses histoires qu’au présent, il les vit, les revit avec intensité, il les mime, se transforme en marionnette, les jambes flageolantes, en pouliche ivre de liberté, les naseaux au vent, il te fixe, pour que tu comprennes, pour que tu voies ce qu’il essaye de te montrer, pour que tu partages son émotion. Richard, il te fait tout partager, sa mauvaise humeur, ses angoisses, ses doutes et ses certitudes, ses moments de bonheur et ses coups de gueule : râleur, excessif et révolté, parfois injuste, souvent de mauvaise foi, il a les défauts de ceux qui donnent tout sur scène, qui, sur l’écran, sont capables de te faire pleurer d’un regard. C’est le côté obscur de la pièce, avec lequel il n’est pas toujours facile de vivre, avec lequel il faut savoir composer.

César du meilleur second rôle en 1985 pour « l’Addition », César du meilleur acteur en 1988 pour « Le grand chemin », comédien (il a tourné cent films et cinquante téléfilms), chanteur (son CD « Errances » est sorti en mai 2006), écrivain (le récit de ses voyages, L’ultime conviction du désir, vient de sortir en livre de poche, aux éditions J’ai Lu), Richard Bohringer est un homme complexe, un homme blessé.
Il n’aime pas parler de lui, qui vit aux rythmes de l’Afrique, au rythme de ses voyages, de sa musique, aux rythmes des autres : j’ai décidé d’éviter toute aigreur, toute amertume, alors, je n’ai plus que la colère, je préfère la colère à l’amertume, je suis un peu comme les chevaux, j’ai une face extérieure esthétique, mais, à l’intérieur, c’est pas si simple, il y a du monde dans le bureau, comme disait mon père.
Il caresse un cheval qui revient de la carrière, il s’approche de lui, pose la tête sur son encolure : je vois tout dans ton œil, je vois tout, tu ne peux rien te cacher.
Il lui parle à l’oreille, lui raconte ses espoirs, que le cheval, attentif, écoute sans broncher.
Il est dans son élément, Richard : j’aime cette odeur, j’aime ce contact animal, j’aurais pu avoir cette vie, avec les chevaux, à la campagne, oui, j’aurais pu.

Richard, le palefrenier ardennais
Dans les Ardennes, Richard a côtoyé des débardeurs, des vrais, qui n’apparaissent malheureusement pas dans le film, où ils sont remplacés par des acteurs classiques un peu perdus sous les épines des sapins : ils ont des mains de machine à laver, les mecs, ils sont philosophes, c’est des indiens qui vivent là-haut dans les arbres toute l’année, les pieds dans la gadoue, il faut les voir mener leur cheval à deux doigts, en claquant juste la langue, il faut le voir, le spectacle de l’Ardennais au travail, c’est aussi impressionnant qu’un pur-sang qui déboule pour gagner le Grand Prix de Machin, il faut le voir tracter, l’Ardennais, quand tous ses muscles se tendent, on dirait une sculpture qui bouge, c’est beau, le cheval, c’est un des plus magiques animaux de la création, mais aussi un des plus difficiles à comprendre … un peu comme l’homme, oui : un peu comme l’homme.

Richard se renfrogne, il en a trop dit, il avise un chien assoupi sur une botte de paille : c’est bien toi le plus heureux, va ! Le chien confirme, mais Richard s’en va, vers d’autres aventures musicales, africaines, vers d’autres horizons, vers d’autres rencontres, dont il ne se lassera jamais : il aime cette vie, il lui casse la gueule, il se bouleverse d’elle, elle lui donne des ailes …

Actualité (à l’époque) : Pom le poulain, un film d’Olivier Ringer, avec Richard Bohringer, Morgan Marinne, Renaud Rutten
L’ultime conviction du désir, roman, J’ai Lu n° 7998 (4,90 euros)
Errance, Richard Bohringer, CD édité par Pomme Musique (12,50 euros)

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Richard Bohringer : la nostalgie du Jumbo Jet
in Vues d’ailleurs 62, août-octobre 2008

Écorché vif, Richard Bohringer est toujours entre deux avions, entre deux accords de guitare, entre deux colères, mais ses yeux s’illuminent quand il raconte Cuba, le Mexique, l’Afrique, la Réunion ou les Antilles …

Richard Bohringer, qu’est-ce que c’est, pour vous, voyager : un besoin, un plaisir, une obligation ?
Le voyage, c’est l’élévation devant le spectacle, de la nature et de l’humain, du baobab et de l’enfant qui court sur le chemin. Voyager, c’est l’essence fondamentale de la vie : on touche à l’absolu, quand on voyage, quand on voyage pour voir du vrai, pour regarder en face la vraie vie, pour voir de vraies choses avec des yeux sincères, des yeux d’homme. Je pense que je n’aime que ça, que j’en ai besoin : voyager, bouger, changer. Rencontrer, aussi, c’est important, de rencontrer les autres, d’essayer de les comprendre. Aller vers les autres avec amour, avec respect, avec simplicité, pour échanger avec eux : c’est ça, voyager. Le but du voyage, c’est le supplément d’âme qu’apporte l’autre, les autres et l’ailleurs : il faut avoir envie de les rencontrer.
J’ai eu la chance de réussir une chose dans ma vie, c’est sans doute l’expérience qui m’a le plus apporté en tant qu’homme, en tant que père : j’ai passé cinq ans sur la route avec mon fils aîné, Mathieu, un vrai, un grand voyageur, qui a ouvert une agence de voyages en Colombie.
Le voyage peut aussi être une quête, une façon de se trouver, de se retrouver …

Vous entretenez quel rapport avec l’avion ?
J’ai une passion pour les avions et les aéroports, j’arrive toujours à Orly avec deux ou trois heures d’avance, même quand je vais à Toulouse. Je traîne dans l’aérogare, je regarde, je respire. L’avion, c’est le plus malicieux, le plus sublime de tous les moyens de transport : il porte tellement de rêves ! J’ai volé sur tous les couscoussiers du monde, mais je continue à les trouver merveilleux : j’ai quand même un peu la nostalgie de l’époque où, au fin fond de l’Afrique, le majestueux Jumbo, venait garer son nez en face de la baraque en bois qui servait d’aérogare, c’était l’aventure, l’Afrique, la vraie, là, tu la touchais du doigt …

Vous avez obtenu la nationalité sénégalaise en 2002 : qu’est-ce que vous avez trouvé là-bas que vous n’aviez pas trouvé ailleurs ?
J’ai trouvé ce que je devais chercher. La vérité. J’ai rencontré une culture, un peuple, des hommes. Une intense volonté de vivre dans la dignité.
J’ai rencontré le Sahel, la beauté, la grandeur du Sahel, à la frontière mauritanienne : je rêve d’y ouvrir une piste, d’y tracer un chemin. Mon chemin.

Vous l’avez rencontré comment, ce Sénégal que vous aimez tant ?
J’y étais déjà allé avant, mais je l’ai rencontré vraiment en tournant « les caprices d’un fleuve », un grand film de Bernard Giraudeau, mon frère.

Vous passez aussi pas mal de temps à La Réunion …
La Réunion, c’est comme un paquebot posé sur les flots : tu te mets sur la plage, tu ouvres les bras et là, devant toi, tu as Madagascar, Rodrigue, Maurice, l’Océan, tu es comme suspendu entre la terre, la mer, le ciel …
La Réunion, tu peux y faire de grands voyages, si tu en as la volonté, la curiosité : de grands voyages !
J’y ai un ami qui compte beaucoup pour moi, Gilbert Pounia, le Bob Marley de l’Océan Indien : c’est un homme magique, un musicien fantastique.

C’est important, les amis ?
On paye très cher, tout le temps, l’indépendance, la volonté forcenée de ne pas regarder les choses comme un gallinacé, le rejet de la vanité parisienne, le refus des honneurs, alors, oui, dans cette société-là, les amis, c’est très important ! Quand tu as beaucoup payé, tu as besoin de te retrouver avec eux, mais tous les grands allumés flamboyants sont partis rejoindre les anges, Philippe Léotard, Roland Blanche, Antoine Blondin : traverser une journée, une nuit avec Léotard, c’était traverser l’espace, c’était voyager plus loin qu’aucun Jumbo Jet ne peut espérer aller …

Richard Bohringer vient de publier Bouts lambeaux, chez Arthaud,
un livre très personnel, tout à fait inclassable,
et Carnets du Sénégal (avec Virginie Broquet), également chez Arthaud

Gilbert Pounia est le leader du groupe réunionnais Ziskakan, qu’il a créé en 1979

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